"Le corps est l’organe de l’âme"

michelangedoigt_QLInterview de Raniero Cantalamessa, réalisée par Claire Villemain

 

Auteur de nombreux ouvrages sur le corps et la viriginité, le père Cantalamessa, à la suite de saint Paul, invite avec force les chrétiens à "glorifier Dieu dans son propre corps".

 

- Rendez gloire à Dieu dans votre corps », nous dit saint Paul (1 Co 6, 20). De quoi parle-t-il ?

- Cette phrase de saint Paul se réfère à la pureté. Il est en train de corriger les désordres qu’il y avait à Corinthe. Il veut dire que le corps n’est pas fait pour être vendu, pour l’impureté. Il est fait pour le don, soit dans le mariage comme instrument de dialogue et de transmission de la vie, soit dans la vie consacrée comme sacrifice vivant rendu à Dieu. Le corps n’est pas un objet. Il a été créé pour la gloire de Dieu, c’est-à-dire pour manifester l’amour. Car Dieu est Amour.

 

- C’est une invitation encore très actuelle…

- Il est même urgent de redire cette recommandation de saint Paul ! Nous voyons combien le corps, surtout celui de la femme, est devenu un objet de commerce. La culture dominante est une culture de la sensualité, où le corps est devenu un objet d’échange. Or le corps n’a pas de valeur pour lui-même, il est fait pour le don : voilà ce que dit Dieu. « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant », disait saint Irénée, et l’homme vivant c’est aussi le corps !

 

- Doit-on prier avec son corps ?

- La prière est un acte de toute la personne. C’est un dialogue avec Dieu. Le corps, qui est une partie intégrante de la personne humaine, doit prendre part à ce dialogue. Dans toutes les religions, il existe une dimension corporelle de la prière. Dans la Bible, on parle des mains levées, de la bouche, des lèvres (« Seigneur ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange », comme on dit au début du premier office de la journée). Le corps est pris dans ce mouvement de prière. Non, la foi n’est pas une abstraction !

 

- La dimension corporelle de la prière s’inscrit-elle dans une longue tradition ?

- En effet. Sainte Thérèse d’Avila par exemple nous dit que la position du corps dans la prière est importante, car elle peut favoriser une concentration de l’âme. La sainte laisse une certaine liberté dans le choix de cette position. L’important est, pour entrer dans la méditation, de choisir une position qui permet de se relaxer. On connaît d’ailleurs l’importance de la position du corps dans les religions orientales (yoga notamment). Saint François d’Assise, quant à lui, aimait à employer une image. Il disait à ses frères : « Faites de votre corps l’ermitage, et de votre âme l’ermite. Vous pourrez ainsi, dans la rue ou dans le cloître, être toujours en prière. » L’homme peut donc, où qu’il soit, entrer dans son corps pour prier.

 

- Concrètement, quelles parties de notre corps peuvent-elles nous introduire à la prière ?

- Les mains, la bouche, les genoux bien sûr. Tous ces gestes ont aussi une valeur symbolique : lever les mains signifie que l’âme s’élève vers Dieu ; la prostration signifie que l’homme reconnaît son indignité de se tenir en présence du Christ. La fonction du corps est d’être l’instrument, l’organe de l’âme. De même que le corps est le moyen pour entrer en relation avec les autres, il l’est aussi pour entrer en relation avec Dieu.

 

- Peut-on avoir une approche sensorielle de la prière ?

- Oui, bien sûr ! Nous prions aussi avec nos cinq sens. Dans sa lettre aux Romains, saint Paul dit que tout commence avec l’oreille, par l’écoute. Puis il parle du cœur dans lequel on “émet” l’acte de foi. C’est ensuite avec la bouche que l’on professe sa foi. Même l’odorat est pris dans la prière, avec l’encens notamment, pour glorifier Dieu avec ces dons de la nature que sont les parfums. La vue, enfin, permet de contempler Dieu, dans son eucharistie ou dans une icône.

 

- La dimension corporelle de la prière est-elle naturelle ?

- Il est connu depuis des siècles que prier en suivant le rythme de la respiration, en accompagnant cette attitude de la phrase « Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, aie pitié de moi », est tout à fait efficace. D’autre part, les jambes croisées aident à faire l’unité dans son propre esprit. En revanche, la prostration n’est pas une position idéale pour une longue méditation…

 

- « Votre corps est un temple de l’Esprit Saint » (1 Co 6,19) : comment témoigner de cette réalité aujourd’hui ?

- Je crois que la pudeur, la chasteté peuvent témoigner de cette réalité. L’être humain n’est pas seulement un corps, c’est aussi un esprit. La manière de s’habiller témoigne du choix de son cœur. Le martyre de sainte Perpétue en témoigne de façon magnifique : liée dans l’arène à une vache, lancée en l’air par l’animal, elle se soucia davantage en retombant à terre d’ajuster ses vêtements que de se défendre. Elle était plus préoccupée de la pudeur que de la douleur. Un tel témoignage invite les chrétiens à manifester la gloire de Dieu, en respectant leur corps par la pudeur.

 

- Chasteté, pudeur, virginité : qu’est-ce qui différencie ces trois vertus ?

- La chasteté, c’est l’usage de son corps dans l’obéissance à la Parole de Dieu. Elle peut donc être vécue dans le mariage, dans la fidélité et dans l’expression de son amour à son époux(se), autant que dans la vie consacrée. La pudeur, nous l’avons vu, est une attitude qui concerne tout le monde, et en particulier les femmes car, il faut le dire, la manière dont elles se présentent a une influence très grande sur l’homme et la société tout entière. La virginité peut être matérielle, à travers l’absence de rapports sexuels. Elle peut être aussi spirituelle : c’est une attitude du cœur qui consiste à ne pas être divisé mais totalement donné à Dieu.

 

- A contrario, une relation sexuelle désordonnée et excessive peut-elle brouiller la vie spirituelle ?

- Saint Paul, dans un fameux passage de la lettre aux Corinthiens (1 Co 6, 16-20), dit bien qu’un usage désordonné du corps, en l’occurrence la prostitution, empêche le rapport avec Dieu, car il n’est alors plus le temple de l’Esprit Saint, mais le lieu du péché. C’est pourquoi il déclare : « Fuyez la débauche. La débauche est un péché contre le corps lui-même » (1Co 6, 18).

 

- « Dieu est Amour » nous rappelle Benoît XVI dans son encyclique. Cela veut-il dire que nous sommes invités à glorifier cette réalité de Dieu ?

- Absolument. Saint Grégoire de Naziance, un père de l’Église, disait que « la première vierge, c’est la Trinité. » Dieu s’est donné dans une pure gratuité. C’est la distinction entre l’eros et l’agape dont nous parle Benoît XVI. L’amour humain doit être non la manifestation de l’eros mais le reflet de l’amour de donation que Dieu révèle dans chaque création, et chaque créature.

 

 

Source : Il est vivant ! du 2 juillet 2007

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