Si tous les hommes sont sauvés, pourquoi évangéliser ?
Qu’est ce que le salut ?
Parler du salut présuppose que l’homme a besoin d’être sauvé. Quand on est sauvé, c’est toujours par quelqu’un d’autre. En d’autres termes, notre accomplissement ne dépend pas seulement de nos propres capacités, mais de quelqu’un qui va l’accomplir. L’homme n’est pas autosuffisant. Il a besoin de l’intervention de Dieu dans sa vie, sans laquelle il serait privé de son accomplissement, et ce pour l’éternité.
Pourquoi “pour l’éternité” ?
Le cœur de l’homme a soif d’éternité, mais l’homme ne peut pas se donner à lui-même cette éternité. Le salut est lié à l’éternité dans le sens où un homme qui vivrait dans l’idée qu’il n’est pas fait pour l’éternité est dans le désespoir – même en dehors d’une logique spirituelle. On constate souvent que, face par exemple à la mort d’un être cher, beaucoup de païens matérialistes ne peuvent s’empêcher de participer à des rites funéraires, qui suggèrent que la question de la mort va au-delà. Le simple fait d’avoir fait une momie de Lénine sur la Place Rouge correspond à un désir d’éterniser Lénine. S’ils avaient été matérialistes jusqu’au bout, ils auraient mis Lénine à la poubelle.
Ce que nous procure le salut, c’est la vie éternelle…
Oui, mais tout cela est à comprendre à l’intérieur d’un chemin d’accomplissement, qui ne se jouera pas seulement à l’heure de notre mort, mais dès maintenant, grâce à une clé fondamentale qui est celle de la charité, du don de soi et de la communion à Dieu dans le Christ.
La dimension du salut existe-t-elle dans d’autres religions ?
Il faut déjà rappeler que le nom de Jésus veut dire « Dieu sauve ». Le salut est dans la notion même de l’incarnation du Christ. On peut dire que d’autres contextes religieux portent une relative expression du mystère du salut. Dans l’Islam, il y a une certaine notion de salut puisque c’est Allah qui donne la vie éternelle. Dans la mystique bouddhiste dite Theravada1, il n’y a pas vraiment de notion de salut, mais plus d’accomplissement par une médiation, une intériorisation. C’est la personne elle-même qui est protagoniste de sa propre réalisation. Des paroles rapportées du Bouddha disent que « l’homme est à lui-même son seul refuge ». En revanche, dans le bouddhisme Mahâyâna2, la figure du Bouddha devient plus ou moins une figure de sauveur. Le salut bouddhiste est une sorte de disparition de l’homme, dans le sens où la réalité de l’homme est libérée par le Nirvana. Libérant l’homme, il le délivre de lui-même, de la souffrance et de l’emprisonnement dans les contingences de cette vie, et sous un certain angle le fait disparaître, comme la goutte d’eau disparaît dans l’océan. Dans le judaïsme, toute l’histoire d’Israël est une histoire de salut. Mais la compréhension de ce salut n’est pas toujours la même. À l’époque de Jésus par exemple, les pharisiens croient en un salut éternel lié à une résurrection à la fin des temps. Mais pour les saducéens, c’est un salut purement terrestre, où le juste est béni par Dieu dans son bonheur d’ici-bas.
Pourquoi être sauvé ?
En fait, on le désire malgré soi ! L’homme cherche la communion et l’amour, et il perçoit plus ou moins que le vrai bonheur serait dans le total don de soi, dans un amour absolu. Or Dieu a gratuitement voulu que d’autres que lui participent à la communion d’amour qui se vit dans la Trinité. Le plan de Dieu est d’emblée de type communionnel. Ce n’est pas un plan d’accomplissement individuel, mais un mystère de don et d’accueil, puisque Dieu lui-même est don et accueil.
Qui peut être sauvé ?
À partir du moment où Dieu crée quelqu’un, il le fait en vue de la plénitude. Dieu veut sauver tout homme, c’est pour cela qu’il nous a envoyé son Fils. Le grand mystère, c’est que le salut se passe à l’intérieur d’une histoire où se trouve en jeu la liberté de l’homme. Or si Dieu a voulu que l’homme soit libre, c’est que l’amour n’est vraiment amour que si celui qui aime le fait à partir de son propre cœur.
Quand on ne connaît pas le Christ, comment peut-on être sauvé ?
Ceux qui ne peuvent pas connaître le Christ – soit plus de la moitié de l’humanité – seront mis sur le chemin du salut par exemple par leurs actes de charité. Car la charité c’est la participation à la manière dont Jésus aime. Même s’ils ignorent le Christ, Dieu leur permettra d’être sauvés. Ils ne le seront pas sans le Christ, même s’ils ne savent pas pendant leur vie terrestre que le Christ était là et leur proposait son salut (comme dit l’Église « de la manière que Dieu connaît »). Cette idée est illustrée dans l’évangile par la parabole du Jugement Dernier (Mt 25, 31-45), quand Jésus dit aux élus "j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire". Alors que les apôtres répliquent "Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ?", le Christ leur répond en disant "chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait". Le salut se trouve bien dans le Christ, qui est « LE chemin, LA vérité, LA vie », et non pas « un chemin…".
Certains pourraient-ils ne pas être sauvés ?
Oui, s’ils ont refusé cet amour qui leur était proposé, de manière consciente et profonde. Par exemple, un homme qui trompe sa femme et s’obstine dans ce mal, commet un péché mortel : il a trahi l’engagement d’amour qu’il avait contracté avec sa femme et avec Dieu. D’une certaine manière il refuse Dieu, et la miséricorde que celui-ci lui propose à travers le sacrement de réconciliation. Pour les mêmes raisons, refuser de pardonner est un péché mortel. Dans les deux cas, c’est la persistance et l’obstination dans le péché qui nous coupe du salut.
Que deviennent ceux qui ne seraient pas sauvés ?
Ils vont dans ce lieu qu’on appelle l’enfer. Cela ne signifie pas que Dieu les punit. L’enfer est la mise à nu de la vérité intérieure, des actes mauvais qu’on a pu faire. Il déploie la logique dans laquelle on était déjà engagé sur terre. Si sur terre, on refuse l’amour, on se retrouvera pour l’éternité privé d’amour, dans un état d’inaccomplissement de soi, de désespoir et de souffrance, puisqu’on sera privé de ce dont notre cœur a le plus soif.
Tout le monde n’est donc pas nécessairement sauvé ?
Non, cela n’a rien d’automatique. Tout le monde se voit offrir le salut, mais dans le contexte d’une vie où il est absolument libre. Le Christ dit « Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et qu’il ouvre la porte, j’entrerai chez lui » (Ap 3, 20). Or il y a le « Si tu ouvres », ce qui montre une totale liberté et une réciprocité. Il a voulu le “oui” de Marie pour l’incarnation, et il veut le “oui” de l’homme pour qu’il soit sauvé. L’homme est sauvé dans la mesure où il a consenti à se laisser sauver.
Sera-t-on sauvé par la foi ou par ses œuvres ?
Fondamentalement, ce ne sont pas nos œuvres qui nous sauvent mais c’est le Seigneur, qui vivifie notre liberté et nous permet d’aimer. Mais, en même temps, cela se fait avec notre collaboration. La charité n’est pas simplement quelque chose que Dieu met en nous, mais qu’une fois reçue nous exerçons en Dieu. On est sauvé par la foi qui se déploie dans des œuvres inspirées par la charité.
Père Denis Biju-Duval (Comunauté de l'Emmanuel, Diocèse de Dijon)
Propos recueillis par Hubert de Torcy et Claire Villemain, le 4 septembre 2007, pour Il est vivant !














